L’essor des médias indépendants en Belgique : une bouffée d’air frais ou une menace pour les “gros” médias ?

Auteur: Cyprien Thiery

Ces dernières années, un nombre croissant de médias indépendants, souvent portés par des jeunes, se développent sur les réseaux sociaux en Belgique. Des projets comme Yurbise, Asckipe, AlohaNews, 48 ème frappe, etc., se positionnent comme des voix décalées, proches des réalités de la jeunesse, plus réactives, plus directes. Leur émergence interroge : qu’est-ce qui explique leur succès ? Sont-ils susceptibles de bousculer les médias traditionnels ? Qu’est-ce qu’ils apportent à la liberté de la presse et comment pourraient-ils se structurer pour durer et amplifier leur impact ?

L’émergence et l’engouement des nouveaux médias urbains et indépendants

L’apparition de ces médias s’explique avant tout par un constat : celui d’un manque. Dans les grands médias, certaines thématiques (la culture urbaine, les initiatives citoyennes locales,…) sont souvent traitées de manière ponctuelle, voire superficielle. De jeunes créateurs, souvent issus de ces milieux, ont donc décidé de prendre la parole par eux-mêmes. Grâce aux réseaux sociaux, le coût d’entrée dans le monde médiatique s’est considérablement réduit : une caméra, un smartphone, un compte Instagram ou TikTok, et le projet peut démarrer.

Ces médias se distinguent aussi par leurs formats courts, dynamiques et accessibles. Sur Instagram, TikTok ou YouTube, ils publient des vidéos, des micro- interviews, des reportages rapides ou des podcasts qui collent aux usages de leur génération. Loin des longs formats institutionnels, ils misent sur la spontanéité, la proximité et le ton direct. Leur succès repose sur cette capacité à s’adresser de manière plus familière à leur public.

Cette approche trouve un écho chez les jeunes Belges, dont les habitudes d’information ont profondément évolué : selon les dernières études du CIM, les 16-24 ans s’informent aujourd’hui majoritairement via les réseaux sociaux. Dans ce contexte, ces médias indépendants incarnent une forme de légitimité nouvelle : celle d’une information perçue comme authentique, incarnée et déconnectée des influences politiques ou économiques que beaucoup reprochent aux grands médias.

Si ces médias rencontrent un tel succès, c’est avant tout parce qu’ils incarnent la proximité et l’authenticité. Ils abordent les sujets que leurs audiences vivent au quotidien : les réalités des quartiers, la culture, les enjeux identitaires, l’environnement, le travail, ou encore les discriminations. Leur force réside aussi
dans leur réactivité. Là où une chaîne télévisée met parfois des heures ou des jours à produire un sujet, un média comme Asckipe peut publier une vidéo ou une story en quelques minutes, directement depuis le terrain. Cette instantanéité crée un sentiment d’immédiateté et de sincérité : on voit les choses “en direct”, sans filtre.

Une menace pour les médias traditionnels ?

Face à leur montée en puissance, certains observateurs se demandent si ces
médias indépendants pourraient à terme concurrencer les grands médias
traditionnels. Il est vrai que ces derniers voient leur audience jeune s’effriter : les nouvelles générations délaissent la télévision et la presse papier pour les réseaux sociaux. De plus, les annonceurs s’intéressent de plus en plus à ces plateformes, perçues comme plus efficaces pour atteindre un public jeune et connecté. En ce sens, ces nouveaux médias peuvent sembler représenter une forme de “menace” symbolique.

Mais dans les faits, la réalité est plus nuancée. Les grands médias disposent encore de ressources considérables : des rédactions structurées, des budgets importants, un réseau de correspondants, et une expérience de production professionnelle qui garantit une certaine fiabilité. Les médias indépendants, eux, travaillent souvent avec des moyens limités, et ne peuvent pas toujours rivaliser sur le plan de la profondeur ou de l’investigation.

La crédibilité reste aussi un enjeu. Même si les jeunes perçoivent ces médias comme plus “vrais”, l’absence de structures de vérification ou de chartes éditoriales solides peut parfois poser question.

En somme, ces nouveaux acteurs ne constituent pas une menace frontale, mais plutôt une incitation pour les médias traditionnels à se réinventer. Ils rappellent que la demande d’une information vivante et diversifiée est forte, et que la crédibilité journalistique doit aujourd’hui se jumeler avec la créativité et l’accessibilité.

Une menace pour les médias traditionnels ?

L’enjeu principal, pour les médias indépendants, est désormais de gagner en solidité. Cela passe par la formation (en journalisme, en gestion, en déontologie,…) mais aussi par la diversification des sources de financement : abonnements, mécénat, événements, partenariats ou soutiens publics.

Le succès des médias indépendants prouve que la jeunesse veut s’informer, mais à sa manière. À la société, maintenant, de créer les conditions pour que ces voix continuent d’exister sans perdre leur indépendance. Ces nouveaux médias ne sont pas une menace pour la presse traditionnelle : ils sont un signe de vitalité
démocratique.